Le matin du 5 décembre 1952, Hached quitte sa maison à Radès. À la sortie de la ville, des rafales de mitraillettes sont tirées en sa direction d’une voiture qui s’enfuit à toute vitesse. Blessé à l’épaule et à la main, il trouve la force de quitter sa voiture. Quelques instants plus tard,
une deuxième voiture apparaît avec trois hommes à bord pour vérifier s’il est bien mort. S’apercevant qu’il vit encore, ils s’en approchent et l’achèvent d’une balle dans la tête avant de le jeter à moins d’un kilomètre au bord de la route.
La mort de Hached, annoncée à la radio vers midi, provoque un soulèvement dans tout le pays et des manifestations dans la plupart des capitales
arabes. À Casablanca, au Maroc, des émeutes sanglantes font 40 morts et de nombreux blessés.
Quelques jours plus tard, le corps de Hached est transporté sur un petit navire de La Goulette aux îles Kerkennah pour être remis à sa famille et inhumé dans son village natal. Le défunt laisse une veuve de 22 ans et quatre enfants de 8, 5 et 3 ans et un bébé de 6 mois. En 1955, sa dépouille est ramenée à Tunis et inhumée dans un mausolée à la Kasbah, qui sera agrandi et rénové en 2002, à l’occasion du cinquantenaire de son assassinat.
Né le 2 février 1914 à El Abbassia, dans l’île Kerkennah, Farhat Hached quitte l’école dès l’âge de 16 ans, après la mort de son père, marin de son état. Recruté en 1930 comme convoyeur par la Société du transport du Sahel basée à Sousse, il y créé, la même année, à 16 ans, un syndicat de base affilié à la Confédération générale du travail (CGT). Au congrès de l’Union départementale de cette organisation française, en mars 1944, il démissionne, reprochant aux syndicalistes français leur incapacité à apporter des réponses adaptées aux travailleurs tunisiens et d’ignorer leurs aspirations légitimes à l’indépendance nationale.
En 1945, Hached crée l’Union des syndicats indépendants du Nord et la Fédération générale des fonctionnaires. Et le 20 janvier 1946, il regroupe les syndicats
autonomes du Nord et du Sud et la Fédération générale tunisienne du travail au sein de l’UGTT, dont il devient secrétaire général, à 30 ans. Au plus fort de la répression coloniale de 1952, alors que la plupart des dirigeants du Néo-Destour sont en prison ou en exil, Hached joue un rôle primordial dans l’organisation du mouvement nationaliste et sa radicalisation. Il voyage aussi
beaucoup, à Milan, Bruxelles (auprès de la Confédération internationale des syndicats libres, CISL, dont l’UGTT est devenue membre en 1949) et aux États-Unis (Washington et New York) pour défendre la question tunisienne au moment où celle-ci est débattue au Conseil de sécurité.
Dès octobre 1952, des officines diverses au sein des services secrets français commencent à étudier des plans pour se débarrasser de ce dirigeant devenu un danger pour les intérêts de la colonisation française en Afrique du Nord : son éloignement du territoire tunisien, son emprisonnement, sa mise en résidence surveillée voire son assassinat. Pendant ce temps, Hached fait l’objet d’une surveillance permanente. Des tracts signés par les ultras de la colonisation se multiplient. Les menaces et appels au
meurtre se font insistants jusqu’à ce jour fatidique du 5 décembre 1952. L’enquête qui a suivi a révélé que les assassins ont de solides protections. La thèse aujourd’hui admise par les historiens est celle d’un complot d’Etat, les autorités du protectorat français, en connivence et sous l’influence directe des colons radicaux, ont planifié et organisé l’assassinat de Hached.
Selon l’historien Charles-André Julien, le Résident-général Jean de Hautecloque a lui-même donné le feu vert aux assassins (‘‘L’Afrique du Nord en marche’’, éd. Omnibus, Paris, 2002). Yves Benot écrit pour sa part dans ‘‘Massacres coloniaux’’ (éd. La Découverte, Paris 1994): «Sans doute, l’organisation secrète connue sous le nom de ‘‘la Main Rouge’’, qui revendiqua ces crimes, était-elle en fait une émanation des services secrets [français], des fameuses polices parallèles. Mais sur le coup, ces assassinats paraissent attester la capacité de réaction sanglante des coloniaux. Et on y vit aussi le signe que les forces de l’ordre laissaient faire ce terrorisme là».
Les aveux du général Paul Aussaresses dans ‘‘Services Spéciaux Algérie 1955-1957’’ (éd. Perrin, Paris 2001) suscitent une lettre de Nourredine Hached, le fils aîné du leader nationaliste, publiée par le journal ‘‘Le Monde’’ le 18 mai 2001, sous le titre ‘‘L’inoubliable sourire de la liberté’’, où l’auteur dénonce «un crime d’Etat» et demande qu’en soient dévoilés les ordonnateurs et les auteurs. Il révèle que les sénateurs Antoine Colonna et Gabriel Puaux ne cachaient nullement leurs intentions
d’en finir avec son père. Selon Jean Baklouti, ancien fonctionnaire de la DST à Tunis, La Main rouge est «une nébuleuse de policiers français et de gros colons couverte par les services d’action du renseignement français». Dans son livre ‘‘La Main rouge. L’armée secrète de la république’’ (éd. du Rocher, Paris 1997), Antoine Moléro, ancien agent des services français au Maroc, soutient que «Hached a bien été assassiné par La Main rouge qui avait reçu l’ordre de le faire. La Main rouge était une organisation dont l’État français se servait pour ne pas se mouiller.»