Habib Bourguiba est né le 3 août 1903 à Monastir. Dernier de huit enfants issus d’une famille de condition modeste, il fait des études secondaires au Collège Sadiki, puis au Lycée Carnot, à Tunis, avant de partir à Paris, en France, pour poursuivre des études supérieures. De retour à Tunis, avec une licence en droit et un diplôme supérieur d’études politiques, il devient avocat et intègre le parti nationaliste du Destour. Rejetant le nationalisme panarabe et
anti-occidental des Destouriens rassemblés autour de Abdelaziz Thâalbi, il fonde, le 2 mars 1934, le Néo-Destour et parvient à s’imposer rapidement comme le seul leader du mouvement nationaliste tunisien.
Entre le 2 mars 1934 et le 20 mars 1956, date de la proclamation de l’indépendance du pays, le jeune avocat multiplie les articles dans les journaux
appelant à l’émancipation de ses compatriotes de la lourde tutelle du protectorat français instauré dans le pays en 1881. Il conduit aussi la résistance pacifique à l’occupant et subit, en retour, avec ses compagnons de lutte, les affres de l’éloignement (septembre 1934 - mai 1936 dans le Sud tunisien) et de l’incarcération (avril 1938 - décembre 1942, d’abord à la prison civile de Tunis, puis à Téboursouk, avant d’être transféré en France, au Fort Saint-Nicolas de Marseille, au Fort Montluc de Lyon et,
enfin, au Fort de Vancia). Il subit aussi l’épreuve de l’exil, d’abord volontaire en Egypte (mars 1945 - septembre 1949), puis à l’instigation des autorités coloniales (janvier 1952 - juillet 1954), à Remada, dans l’extrême-sud tunisien, l’île de La Galite, au large des côtes nord de la Tunisie (mai 1952), l’île de Grois, en Bretagne, France (mai 1954), puis au Château de La Ferté à Amilly, à 110 km de Paris (juillet 1954).
Fin stratège, doté d’un grand flair politique, Bourguiba ne rompt jamais avec les autorités coloniales, même aux plus sombres périodes de la lutte nationale. Ayant étudié dans les universités françaises, il entretient de bonnes relations avec la gauche française, dont beaucoup de dirigeants se montrent réceptifs des doléances des nationalistes tunisiens. Pendant la seconde guerre mondiale, il parie
sur une victoire des Alliés sur les forces de l’Axe, se démarquant ainsi de certains militants nationalistes qui ont collaboré avec l’occupant allemand. Bourguiba explicite sa stratégie lors du deuxième congrès du Néo-Destour en novembre 1937: «L’indépendance ne se réalisera que selon trois formules : une révolution populaire, violente et généralisée, qui liquidera le protectorat une défaite militaire française au cours d’une guerre contre un autre État ; une solution pacifique, à travers des étapes, avec l’aide de la France et sous son égide – le déséquilibre du rapport des forces entre le peuple tunisien et la France élimine toutes les chances d’une victoire populaire – ; une défaite militaire française n’aidera pas l’indépendance parce que nous tomberons dans les griffes d’un nouveau colonialisme. Donc, il ne nous reste que la voie de la délivrance pacifique sous l’égide de la France.» Sans desserrer la pression sur les autorités coloniales, mais sans rompre aussi totalement avec elle, Bourguiba multiplie
les contacts pour plaider la cause tunisienne auprès de la communauté internationale (Ligue arabe, Nations unies, Etats-Unis…). Cet activisme international, conjugué à des contacts avec les forces progressistes françaises et à la poursuite de la lutte armée, contribue à l’infléchissement de la position française et à l’aboutissement des négociations pour l’indépendance.
C’est ce dévouement sans bornes à la cause nationale qui vaut à Bourguiba, plus qu’à ses autres compagnons de lutte, un accueil triomphal à son retour de France, le 1er juin 1955. Et c’est en tant que «libérateur de la nation» qu’il est élu, le 8 avril 1955, président de l’assemblée constituante, avant d’être chargé, six jours plus tard, de former le premier gouvernement de la Tunisie indépendante dans lequel il cumule les portefeuilles des Affaires étrangères et de la Défense. Aussi, lorsque le 25 juillet 1957, le «leader de la nation», devenu le nouvel homme fort du pays, décide d’évincer Lamine Bey, de proclamer la république et de s’en faire désigner président, avant d’être largement élu le 8 novembre 1959 (étant le seul candidat à se présenter), ses compatriotes le soutiennent sans réserve. Ils sont aussi une majorité à prendre son parti dans le conflit qui l’oppose à Salah Ben Youssef, son bras droit devenu son irréductible adversaire.
Quelques mois seulement après la proclamation de l’indépendance, Bourguiba illustre sa volonté réformiste en faisant promulguer, le 13 juillet 1956, le Code du statut personnel
interdisant la polygamie et accordant aux femmes le droit de au divorce. Il
fait aussi promulguer une nouvelle constitution le 1er juin 1959, réorganise l’administration, instaure l’éducation obligatoire, réduit l’influence des chefs religieux sur la magistrature et instaure des tribunaux
civils, obtient l’évacuation des troupes françaises de la base militaire de Bizerte (15 octobre 1963) et, dans cet élan de consolidation de la souveraineté nationale et de modernisation sociale, il met en place un enseignement moderne,
légalise l’avortement et lance un programme de planning familial pour réduire la pression démographique…
Malgré les signes avant-coureurs d’une dérive autoritaire, que confirme l’assassinat de Ben Youssef, le 2 août 1961, dans un hôtel de Frankfort, en Allemagne, par des tueurs liés aux services du nouvel Etat, l’interdiction du Parti communiste tunisien et de la revue ‘‘La Tribune du progrès’’ proche de ce parti (8 janvier 1963) et l’instauration du système du parti unique, les Tunisiens continuent de faire confiance à Bourguiba, qui se fait désormais appeler le «Combattant suprême» par des médias entièrement soumis à sa volonté. C’est au lendemain de la première crise cardiaque de Bourguiba, le 14 mars 1967, puis de l’abandon, en septembre 1969, de la politique collectiviste mise en route avec sa
bénédiction par son super-ministre Ahmed Ben Salah, que le régime commence à se fissurer et à montrer, derrière une apparence d’unité, de graves fractures internes. Des voix s’élèvent désormais, au sein même du gouvernement et du parti au pouvoir, appelant à une réforme des méthodes de gouvernance et à une plus grande démocratie interne. Face à l’inertie d’un régime de plus en plus enfermé dans ses certitudes unanimistes, les nouvelles élites intellectuelles, syndicales et politiques sortent peu à peu de leur réserve pour revendiquer haut et fort le pluralisme politique et le respect des
libertés individuelles. Sourd aux contestations et aux critiques, Bourguiba multiplie
cependant les atermoiements, les fausses promesses et les volte-face, se
faisant même proclamer président à vie par l’Assemblée nationale en mars 1975, dans une fuite en avant qui mène le pays de crise en crise (union ratée avec la Libye en janvier 1974, grève générale du 26 janvier 1978 réprimée dans le sang, insurrection armée dans la ville de Gafsa fin janvier 1980, «émeutes du pain» du 3 janvier 1984), sur fond de malaise sociale, d’instabilité politique et de lutte intestine pour la succession. Usé par l’âge et la maladie, le premier président de la République tunisienne ne gouverne plus que par intermittence, mais, fort de la légitimité que lui confère son combat passé pour la libération du pays, il parvient cependant à maintenir un semblant d’unité autour de sa personne.
Ses positions sur les grandes questions internationales, souvent marquées du sceau du réalisme politique, lui valent un certain respect sur la scène mondiale. Homme de dialogue et de paix, partisan de la «politique des étapes», il préconise, dès 1947, l’acceptation du plan de partage de la Palestine établi par les Nations unies. Lors d’un discours prononcé à Jéricho le 3 mars 1965, il rappelle que «la politique du tout ou rien n’avait mené en Palestine qu’à la défaite». Et appelle les Arabes à normaliser leurs rapports avec Israël, proposant par la même à l’ONU la création d’une fédération entre les États arabes de la région et Israël. C’est sous son égide aussi, et à Tunis, où l’OLP a trouvé refuge à partir de 1982, que les premiers contacts entre Palestiniens et Israéliens ont eu lieu.
Sur le plan intérieur, l’action de Bourguiba a transformé radicalement la société tunisienne. Considérant le sous-développement comme une maladie, il a su mettre en œuvre les remèdes efficaces : scolarisation, émancipation des femmes, passage à un autre modèle familial, développement de la classe moyenne, urbanisation, libéralisation de l’initiative privée... Sous son règne, l’économie a connu, malgré des turbulences passagères, une croissance constante et soutenue. Elle s’est également diversifiée, avec le développement des industries (énergie, textile, électronique…) et des services (tourisme) à vocation exportatrice, contribuant ainsi à l’élévation du niveau de vie des Tunisiens. Son autoritarisme paternaliste et son
refus de donner une suite positive aux revendications des élites issues de l’indépendance provoquent cependant un blocage politique qui, sur fond de guerre de
succession, d’affaiblissement de la gauche et d’irruption du mouvement islamiste sur la scène politique, aboutit à sa destitution, le 7 novembre 1987, par son Premier ministre, Zine El Abidine
Ben Ali.
Après sa destitution, le «combattant suprême» a droit à une paisible retraite dans sa ville natale de Monastir, entouré des membres de sa famille, d’une équipe médicale et de quelques inconditionnels. À sa mort, le 6 avril 2000 à 9h50 à l’âge officiel de 96 ans, un deuil de 7 jours est décrété. Plusieurs personnalités assistent à ses funérailles nationales. Parmi elles figurent les présidents français Jacques Chirac, algérien Abdelaziz Bouteflika et palestinien Yasser Arafat. Des centaines de
milliers de Tunisiens et de Tunisiennes, venus des quatre coins du pays,
accompagnent le «père de la nation» à sa dernière demeure.