Né le 4 mars 1881 à Tunis, le futur souverain fait des études au collège Sadiki et au lycée Carnot. Il a 25 ans lorsque son père, Naceur Bey, accède au trône le 11 mai 1906. Gagné aux idées nationalistes du Destour, il pousse son père à présenter, en mars 1922, une liste de revendications en 18 points qui suscite la
colère du gouvernement français et des milieux européens de Tunisie.
C’est à 61 ans, après une série de décès parmi les héritiers de la dynastie, que Moncef est investi, le 30 avril 1942, bey du camp
(prince héritier). Quand il succède, le 19 juin de la même année, à son défunt cousin Ahmed Bey II, il a dans la population une réputation de prince intègre et équitable. Malgré son âge relativement avancé, il n’entend pas jouer les marionnettes comme ses prédécesseurs. Dès le début de son règne, Moncef Bey impose un nouveau style. «Il a tout d’abord supprimé le baisemain, il donnait l’accolade aux uns, ou les embrassait sur les joues. Il tendait la main aux autres
pour un démocratique shake hand», écrit Mohamed Salah Mzali dans ‘‘Au fil de ma vie’’.
Le 2 août 1942, le nouveau souverain envoie au Maréchal Pétain un mémorandum où il revendique la «restauration de la souveraineté tunisienne». Il s’agit, en fait, d’un programme de réformes en seize points reprenant les principales revendications nationalistes.
Le 12 octobre, au cours de la cérémonie de l’Aïd el-Fitr, au palais de La Marsa, il provoque un incident en lançant aux fonctionnaires français venus le saluer «Je ne vois que des chapeaux dans cette assemblée, où sont les chéchias dans les administrations tunisiennes ?»
Pour restaurer son autorité face au protectorat, Moncef Bey multiplie aussi les bains de foule (à Bab Souika, à La Manouba, dans les hôpitaux…) et refuse de sceller de manière automatique les décrets que lui proposent les ministres complètement inféodés à la résidence générale. Le 31 décembre, il va plus loin en nommant un nouveau gouvernement, sans en référer la France, composé de personnalités connues pour leur probité, comme Mhamed Chénik, Mohamed Badra, le général Sadok Zmerli et les dirigeants nationalistes Salah Farhat (Destour) et
Mahmoud Materi (ancien président du Néo-Destour). Ce geste ravit la population, mais suscite la colère des autorités coloniales.
L’atmosphère est lourde. Depuis l’arrivée de l’armée allemande d’Afrique, le 9 novembre 1942, le pays est devenu l’un des principaux champs de bataille de la seconde guerre mondiale. Moncef Bey
essaye cependant de sauvegarder la neutralité de son royaume dans un conflit qui le dépasse, en menant une véritable résistance passive contre les Germano-Italiens. Il refuse, par exemple, l’offre italienne d’indépendance contre sa participation aux côtés des forces de l’Axe. Il s’oppose aussi fermement à l’application du statut des juifs en Tunisie et, en mars 1943, malgré les fortes pressions des autorités allemandes, il empêche que ses «sujets juifs» portent l’étoile jaune. Certains de ses plus proches conseillers vont même tenter d’établir un contact avec les lignes alliées.
C’est donc avec des arguments d’une évidente mauvaise foi que, le 14 mai, après la victoire des Alliés en Afrique du Nord, les autorités françaises annoncent la déposition du plus populaire des beys husseinites, sous l’accusation de… collaboration avec les puissances de l’Axe. Et ce en dépit des vigoureuses protestations du consul des Etats-Unis et du refus du
souverain d’abdiquer. Le 20 mai, Moncef Bey est déporté à Laghouat, dans le sud algérien, tandis que la population observe un jeûne en guise protestation. La chaleur du désert, l’éloignement et la maladie le contraignent à signer, le 6 juillet, son acte d’abdication. Et le 31 du même mois, il est transféré sur la côte algérienne, à Ténès, où il survit grâce à la solidarité de la population musulmane, les autorités coloniales ayant bloqué ses fonds. Le 17 octobre 1945, le souverain déchu est transféré à Pau, en France, où il meurt le 1er septembre 1948 après avoir vainement attendu l’autorisation de retourner parmi les siens. Sa dépouille est rapatriée à Tunis, le 5 septembre. Le lendemain, «le bey martyr» a droit à des funérailles grandioses au cimetière du Jellaz, où il a voulu être enterré contrairement à la majorité des souverains husseinites, inhumés au mausolée de Tourbet El-Bey, dans la médina de Tunis.
«Le mausolée de Moncef Bey sera pendant des semaines et des mois un lieu de pèlerinage vers lequel afflueront des milliers de Tunisiens. Aujourd’hui encore, des gens simples et pas seulement des parents et des amis, vont se
recueillir devant sa tombe les jours anniversaires et réciter la ‘‘fatiha’’ comme l’on va vers un saint. C’est le meilleur des hommages, le plus durable car il ne sera pas affecté par la labilité de la nomenclature officielle», écrit Said Mestiri dans son ouvrage ‘‘Moncef Bey’’. Le 20 mars 1989, jour d’anniversaire de l’indépendance, Moncef Bey est décoré à titre posthume des insignes de l’ordre de l’indépendance.
Dans la longue lutte de la Tunisie pour son indépendance, Moncef Bey, qui a régné quelques mois, de juin 1942 à mai 1943, occupe une place à part. Face à la résidence générale française, qui détenait l’essentiel du pouvoir dans la régence, il a été le premier souverain tunisien, depuis le Traité du Bardo qui instaura le protectorat français en 1881, à rompre avec la tradition de docilité qui a caractérisé les différents beys husseinites. Ses sentiments nationalistes, ses plaidoyers pour les réformes et ses critiques publiques à l’égard de l’administration coloniale lui ont valu le surnom de «Bey du peuple».