Né le 11 octobre 1907 à Maghraoua, à Djerba, Salah Ben Youssef fait des études au collège Sadiki et au Lycée Carnot, à Tunis. Inscrit à la Faculté de droit de Paris, il décroche sa licence en droit à 26 ans et, un an plus tard, un diplôme en sciences politiques de la Sorbonne. Ses études ne l’empêchent pas de militer au sein de l’Association des étudiants nord-africains. De retour en Tunisie en 1934, Ben Youssef ouvre un
cabinet d’avocat à Tunis et rejoint le Néo-Destour, fondé quelques mois auparavant. En septembre de la même année, il est déporté dans le sud avec les autres leaders du parti.
Libéré en mai 1936, Ben Youssef accède, dès octobre 1937, au bureau politique du Néo-Destour, avant d’en devenir, en janvier 1938, secrétaire général. En mai 1939, il fait partie des 19 leaders nationalistes internés au fort Saint-Nicolas, à Marseille, jusqu’en décembre 1942. De retour à Tunis, il reprend ses activités politiques. Après l’exil de Bourguiba au Caire en avril 1945, Ben Youssef prend un ascendant sur ses
camarades et réussit à reconstituer l’appareil du parti autour de son propre leadership. Il transforme le parti en une
organisation hiérarchisée rassemblant, au sein d’un Front national, toutes les forces politiques et sociales du pays. Sans renier
le leadership de Bourguiba, il s’emploie à mettre ses partisans aux postes clés du parti, à nouer des alliances avec la famille beylicale et à se rapprocher des autorités du protectorat français. Mais au lendemain du congrès de Dar Slim, à Tunis, les 16 et 17 octobre 1948, il finit par marginaliser Bourguiba au sein
de l’appareil du parti et par mettre en cause son leadership. L’affrontement entre les deux hommes devient alors inévitable... Bourguiba rentre à Tunis le 8 septembre 1949, mais il évite de heurter son dauphin. Ce dernier accepte, le 17 août 1950, le poste de ministre de la Justice dans le gouvernement dirigé par M’hamed Chenik, chargé de négocier «les modifications institutionnelles qui, par étapes successives, doivent conduire la Tunisie vers l’autonomie interne».
Cherchant à internationaliser la question tunisienne, Bourguiba envoie Ben Youssef et
Mohamed Badra à Paris, le 13 janvier 1952, pour déposer la plainte tunisienne auprès de l’Assemblée générale des Nations unies qui devait se réunir dans la capitale française. En apprenant l’arrestation de Bourguiba et ses camarades, les deux hommes s’enfuient vers Le Caire. En octobre, le secrétaire général du Néo-Destour est aux Etats-Unis pour défendre la plainte tunisienne. Le 17 décembre, l’Assemblée générale de l’ONU vote une résolution favorable à la Tunisie. Après ce succès, Ben Youssef entame une tournée asiatique et est reçu par Nehru, Zhou Enlai…, avant de retourner, le 21 juillet 1954, en Egypte, puis à Genève. Profitant de l’absence de Bourguiba, en résidence surveillée dans l’île de La Galite, il devient le porte-drapeau de la cause tunisienne. À l’intérieur, sa notoriété est tout aussi grande.
Cependant, le processus de décolonisation s’accélère: l’autonomie interne est proclamée le 31 juillet. Ayant été écarté – par un veto français – du gouvernement d’union nationale chargé de négocier l’autonomie interne, Ben Youssef dénonce celle-ci comme étant «un pas en arrière». Bourguiba, en exil dans l’île de Grois, se contente de piloter les négociations et de conforter son leadership en obtenant des fellagas qu’ils déposent les armes. En avril 1955, Ben Youssef fait partie de la délégation nord-africaine invitée à la première conférence des peuples afro-asiatiques à Bandoeng. Profitant de cette tribune, il dénonce l’accord franco-tunisien. Mais ses déclarations incendiaires n’empêchent pas la signature, le 29 mai, des conventions franco-tunisiennes d’autonomie. Son maximalisme effraie certains de ses partisans qui commencent à l’abandonner. Isolé, Ben Youssef se jette dans les bras de ses hôtes égyptiens. Ses nouveaux mots d’ordre sont l’arabisme, l’islam, la guerre... Sa radicalisation n’est pas sans conséquence: de retour d’exil le 13 septembre, il a droit à un accueil moins grandiose que celui réservé à Bourguiba, trois mois auparavant.
Entre les deux hommes, l’épreuve de force est lancée. Bourguiba fait exclure Ben Youssef du Néo-Destour. Bientôt, il sera empêché de présider des réunions. Plusieurs fois, son convoi est attaqué et ses partisans agressés. Le 1er décembre, son chauffeur est abattu. Le 28 janvier 1956, il quitte le pays pour la
Libye, puis l’Egypte. Le pays est au bord de l’explosion : agressions, enlèvements, tortures et assassinats sont perpétrés. On dénombre un millier de morts des deux côtés. C’est dans cette atmosphère que l’indépendance est proclamée, le 20 mars. Bientôt, les partisans du leader en fuite seront jugés et certains condamnés à mort et exécutés. Le 8 janvier 1957, Ben Youssef est condamné par contumace à la peine capitale. Mais il poursuit ses attaques. Sa propagande
anti-bourguibienne diffusée par la radio Sawt al-Arab émettant du Caire trouve un écho auprès de ses compatriotes. En 1962, les services tunisiens déjouent une tentative d’assassinat contre Bourguiba fomentées par des yousséfistes.
Pressé par ses proches collaborateurs de recourir à la solution extrême pour réduire au silence son rival, Bourguiba temporise. L’option de l’assassinat reste cependant ouverte. D’autant qu’une dernière rencontre entre les deux frères ennemis à Zurich, en Suisse, le 3 mars 1961, se passe très mal.
Dès cette date, le plan d’assassinat est mis en route. Deux tueurs se faisant passer pour des officiers
tunisiens préparant un coup d’Etat militaire contre Bourguiba prennent rendez-vous avec le leader déchu, le 12 août 1961, à 16h30, dans une chambre de l’hôtel Royal, à Frankfort. L’un d’eux lui tire à bout portant une balle dans la nuque. Il rendra son dernier souffle, vers
22h45, à l’hôpital. Il a 53 ans. Il est ramené au Caire pour y être inhumé.