tahar_haddad9.png
                            Le 7 décembre 1935, un jeune homme de 36 ans est conduit à sa dernière demeure. Le cortège funèbre, qui compte une dizaine de proches et d’amis, traverse les quartiers sud de Tunis sous la pluie fine jusqu’au cimetière du Jellaz. La minuscule procession avance dans un silence de plomb, sous le regard impassible de quelques passants pressés. L’homme que l’on s’apprête ainsi à mettre sous terre était un écrivain maudit, qui vécut les dernières années de sa vie dans la solitude et le dénuement. Aux rares amis qui lui rendaient alors visite, dans sa maison sise à la rue El-Jénina, à la lisière sud de la médina, il montrait pourtant, sous le masque blafard de la maladie, sérénité et résolution. La postérité donnera raison à sa détermination.

                         Né en 1899 à Tunis au sein d’une modeste famille originaire du village d’El-Hamma, dans le sud du pays, dont le père est marchand de volailles au marché central de la capitale, Haddad suit une éducation traditionnelle: il étudie dans un «kouttab» pendant six ans avant d’entrer à l’Université coranique de la Zitouna en 1911, dont il sort diplômé en 1920. Lassé par l’inertie du parti nationaliste du Destour, il s’engage dans le mouvement syndical et fonde avec Mohamed Ali El-Hammi, en 1924, l’Association de coopération économique et participe, la même année, à la mise en place de la Confédération générale des travailleurs tunisiens (CGTT). Il fréquente alors différents milieux, aussi bien les conservateurs de la Zitouna que les modernistes de l’association des anciens élèves du Collège Sadiki et de la Khaldounia. C’est au contact de cette intelligentsia éclairée qu’il découvre avec enthousiasme les écrits des penseurs réformistes et novateurs du Machreq (Rachid Ridha, Mohamed Abdou, Kacem Amine) et du Maghreb (Othman Belkhodja et Abdelhamid Ibn Badis). Ne maîtrisant qu’une seule langue, l’arabe, il découvre la civilisation occidentale à travers les nombreuses traductions en provenance du Caire et de Beyrouth.

                        Haddad ne tarde pas à abandonner une carrière de notaire pour celle de journaliste et de chroniqueur dans les journaux de l’époque (El-Morched, El-Oumma, Essawab ou Lissan Echaâb). Pour subvenir aux besoins de sa famille, il s’engage comme secrétaire auprès d’une association de bienfaisance islamique. En 1927, il publie un premier ouvrage intitulé ‘‘Les travailleurs tunisiens et la naissance du mouvement syndical’’ où il étudie la condition matérielle des ouvriers tunisiens et propose un programme pour son amélioration. Trois ans plus tard, il publie sa seconde œuvre majeure ‘‘Notre femme dans la loi et dans la société’’, où il remet en cause les disposition de la chariâ (loi islamique) qui placent la femme dans une situation d’infériorité par rapport à l’homme, faisant valoir que cette loi ne répond plus aux exigences des temps modernes. Il appelle à la réadaptation de l’Islam par, notamment, la réouverture des portes de l’Ijtihad (la réinterprétation des textes fondateurs). Il appelle également dans ce livre à l’émancipation des femmes et à leur éducation généralisée, c’est-à-dire à la révision de leur statut dans la société. Ces prises de position, jugées trop hardies par les ulémas conservateurs de l’époque, lui valent l’exclusion de l’Ecole tunisienne de droit, où il s’est inscrit en 1929, et la perte de son emploi à l’association de bienfaisance musulmane, puis bientôt le rejet de la société. Il fait aussi l’objet d’une violente campagne de dénigrement de la part de membres du Destour et de la hiérarchie conservatrice de la Zitouna. “L‘illuminé de Souk El-Attarine’’ est accusé de tous les péchés et insulté sur la place publique. «Mécréant ! Apostat ! Athée !», crie-t-on sur son passage à travers les ruelles de la médina.

                         Seul, pauvre et abandonné, sauf de quelques disciples, Haddad vivra les cinq dernières années comme un paria. Dans sa retraite, il continue à écrire de beaux poèmes chantant ses idéaux de raison, de progrès et de liberté. Entre mai et juillet 1933, il rédige des ‘‘Khawâtir’’ (Pensées) qui confirment son combat pour les lumières de l’esprit. Cardiaque et tuberculeux, il meurt le 7 décembre 1935. Dans une quasi indifférence. Cet auteur maudit, qui a osé écrire que «l’esprit de l’Islam s’est extériorisé dans l’amour de la liberté et le refus de l’esclavage», aura cependant droit à une reconnaissance posthume. Son oeuvre occupe aujourd’hui une place importante dans l’histoire des idées sociales et politiques en Tunisie. Et son nom est associé à plusieurs institutions, notamment un centre culturel à Tunis, un prix littéraire couronnant une œuvre donnant «une image équilibrée de la femme», plusieurs écoles, collèges et bibliothèques, etc.
Par Ridha Kéfi
PERSONNALITÉS POLITIQUES TUNISIENNES
TAHAR HADDAD
 Militant politique et syndical, ancien élève de l’Université coranique de la Zitouna de Tunis, Tahar Haddad fut un militant syndicaliste et un fervent partisan de l’émancipation de la femme musulmane et de l’abolition de la polygamie dans le monde arabo-islamique. Ses idées réformistes ont  largement inspiré le Code du statut personnel, promulgué en Tunisie en août 1956, et qui demeure à ce jour la législation la plus libérale en matière de famille dans le monde islamique. Il a pourtant été durement condamné et combattu de son vivant par les éléments conservateurs. Ce qui lui valut une vie de paria et une mort prématurée.
Le défenseur des opprimé(e)s
head.png