La Marsa

J.Henri Dunant
Extrait de Notice sur la Régence de Tunis, Genève, 1858.

Son altesse, le Bey actuel, Mohamed Pacha, a choisi la Marse pour sa résidence. Il a fait preuve en cela de beaucoup de goût. Cette localité, qui est au bord de la mer à une lieue de l’ancienne Carthage et à trois de Tunis, est admirablement située; la végétation y est d’une grande magnificence, surtout en comparaison des environs immédiats de la capitale, qui sont peu cultivés. La Marse, il y a peu d’années encore, n’avait aucune apparence, tandis que maintenant, grâce à l’inspiration du prince qui, le premier, se choisit cette localité pour résidence, elle présente une agglomération de palais, de jardins et de délicieuses maisons de campagne groupés à peu de distance les unes des autres. Les seigneurs de la cour et consuls européens ont suivi l’exemple du souverain, et ont fait bâtir dans les environs du palais du bey de charmantes villas. On admire les jardins de S.E. le comte Raffo, où sont cultivées avec le plus grand soin la banane et la mandarine, ainsi que tous les produits de l’Afrique et de l’Europe; et la maison du chargé d’affaires de France, entièrement bâtie et meublée dans le style mauresque. Lorsqu’un étranger arrive à la Marse, tout lui annonce et lui fait sentir qu’il approche de la résidence d’un souverain d’Orient. L’animation règne aux abords du palais: ce sont les carrosses des grands de la cour, trainés par des chevaux ou des mules de prix, et conduits par des serviteurs à la livrée orientale; ce sont les officiers, les généraux à cheval, les serviteurs du prince ou des Maures en grand costume; les consuls européens dans leurs voitures; les étrangers, les voyageurs, sans compter des caravanes d’Arabes, de Maltais, de Juifs; ou des chameaux, des muletiers et des attelages de toute espèce et de toute sorte, qui vont et viennent de Tunis à la Marse ». Le palais que S.A. le bey a fait construire, lorsqu’il était héritier présomptif, a été augmenté de plusieurs ailes ; on y arrive par une grande route, qui serpente à travers un pays dont la riche végétation frappe de plus en plus à mesure qu’on approche. On traverse ainsi des champs fertiles en céréales, on pénètre dans des bois d’oliviers, on arrive aux ruines majestueuses de l’aqueduc qui fournissait l’eau à Carthage, et enfin l’on se trouve au milieu des jardins, de prairies, de vergers aux arbres les plus variés et aux bordures de cactus d’une hauteur prodigieuse. La troupe garde les abords de la Marse. À droite et à gauche de la grande porte d’entrée enfoncée sous les cintres mauresques qui la surplombe, sont placés des factionnaires. La façade du palais est fort belle. Au premier étage et en avant, se trouve un pavillon ou kiosque d’une élégante structure, qui domine la place, et d’où le bey, entouré de son état-major, se fait voir et passe les revues dans certaines occasions particulières. Lorsqu’on a la permission de franchir la porte du palais, on trouve une première cour spacieuse, pavée en marbre blanc, et d’une propreté remarquable.Là se promènent en liberté, vont et viennent des oiseaux rares, et de charmantes petites gazelles tout à fait familières. Au centre de cette cour est une grande fontaine d’albâtre, à trois bassins superposés et surmontés d’une flèche ornée du croissant. Plusieurs portes donnent sur une vaste cour : l’une de ces portes de style mauresque et en marbre de diverses couleurs, et forme une mosaïque dans le genre de celles que l’on remarque dans la cathédrale de La Valette, à Malte, où sont ensevelis les grands maîtres et chevaliers de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem. Cette porte qui est gardée par deux eunuques armés, n’est jamais franchie que par les princes de sang ; elle donne entrée au palais habité par les princesses dont l’entourage composée de dames d’honneur, de servantes, de femmes de chambre s’élève au nombre de plus de mille personnes. Ce sont des Circassiennes, des Géorgiennes, des Grecques, d’une grande beauté. Jamais aucune des princesses ne paraît en public, ce qui est conforme à l’usage des cours orientales.À l’entrée d’une autre porte donnant dans les appartements intérieurs habités par les princes, on admire de beaux lions en marbre blanc. Le bey reçoit souvent dans une vaste galerie de style mauresque aux vitraux de mille couleurs, lesquels contribuent à donner aux arabesques du plafond et des parois un aspect fantastique. Dans le parc attenant à cette résidence princière se trouvent des jardins d’orangers, entourés de haies épaisses de gigantesques géraniums.